Pendant des décennies, les infirmières ont dispensé des consultations infirmières sans que cela ne soit pleinement reconnu. Elles évaluaient, dépistaient, orientaient, éduquaient, coordonnaient, prévenaient les complications, accompagnaient les personnes soignées dans différentes phases de leurs parcours de santé. Mais cette activité restait souvent invisible dans les textes, fragmentée dans les organisations et insuffisamment pensée comme un levier structurant du système de santé.
L’avis publié en mai 2026 par le Conseil National Professionnel Infirmier marque une étape importante. Il ne s’agit pas d’un simple document technique. C’est une vision. Une clarification. Et surtout une réponse concrète aux impasses actuelles de notre système de soins. (document en téléchargement en fin d’article)
Une reconnaissance historique… qui doit maintenant devenir réelle
La loi infirmière du 27 juin 2025 a officiellement reconnu la consultation infirmière et le diagnostic infirmier. Le CNPI rappelle avec justesse que cette reconnaissance « ne crée pas une pratique nouvelle » : elle consacre un processus clinique déjà enseigné et déployé depuis plusieurs décennies, en France comme à l’international.
C’est un point essentiel.
Car trop souvent, les débats sur l’évolution de la profession infirmière sont présentés comme des revendications corporatistes ou des transferts de tâches. Ce n’est pas le sujet. La consultation infirmière n’est pas une imitation de la consultation médicale. Elle repose sur un raisonnement clinique propre, centré sur les réactions humaines aux problèmes de santé, sur l’autonomie, la prévention, l’accompagnement et la continuité des parcours de santé.
Le CNPI le rappelle clairement : la consultation infirmière relève du rôle propre infirmier, dans le cadre d’une responsabilité autonome, civile et pénale. Il s’agit d’une compétence professionnelle reconnue.
Une réponse aux fractures du système de santé
Pourquoi cette question devient-elle aujourd’hui centrale ? Parce que la pérennisation de notre système de santé change est en jeu. Vieillissement de la population. Explosion des maladies chroniques. Santé mentale en souffrance. Déserts médicaux. Renoncements aux soins. Saturation hospitalière. Inégalités territoriales.
Dans ce contexte, continuer à organiser les soins uniquement autour du modèle historique du face-à-face médical devient insuffisant.
Le CNPI pose un constat très fort : ne pas organiser le déploiement opérationnel de la consultation infirmière reviendrait à priver la population « d’un accès aux soins rapide, gradué et individualisé ».
Le mot important est sans doute celui-ci : gradué.
La consultation infirmière permet précisément d’apporter une réponse adaptée au bon niveau, au bon moment, sans engorger inutilement les structures déjà saturées. Elle permet d’intervenir plus tôt. D’éviter des ruptures de parcours. De détecter des fragilités avant qu’elles ne deviennent des urgences. C’est un enjeu majeur de santé publique.
Une approche centrée sur la personne, pas sur l’acte
L’un des apports structurants de l’avis du CNPI est qu’il décrit précisément le processus clinique de la consultation infirmière. On y retrouve les différentes étapes : évaluation initiale, analyse, co-construction du projet de soins, mise en œuvre, suivi, réévaluation.
Ce modèle repose sur plusieurs dimensions souvent insuffisamment reconnues dans les politiques publiques :
– l’écoute clinique ;
– l’analyse multidimensionnelle ;
– la prévention ;
– l’éducation à la santé ;
– le soutien à l’autonomie ;
– la coordination ;
– l’accompagnement psychosocial ;
– l’attention aux aidants et au contexte de vie.
La consultation infirmière ne se réduit donc pas à un protocole ou à une succession d’actes techniques. Elle articule sciences biomédicales, sciences humaines, raisonnement clinique et relation de soin.
C’est précisément ce qui manque aujourd’hui à beaucoup de parcours de soins : du temps clinique, de l’explication, de la continuité, de l’anticipation.
Une logique de prévention enfin cohérente
Depuis des années, tous les rapports institutionnels répètent la même chose : il faut renforcer la prévention. Mais dans les faits, notre système continue surtout à financer la réparation tardive. La consultation infirmière peut contribuer à changer cette logique.
Le CNPI identifie plusieurs domaines prioritaires à fort impact populationnel :
– prévention cardiovasculaire et métabolique ;
– santé mentale ;
– perte d’autonomie ;
– suivi des maladies chroniques ;
– éducation thérapeutique ;
– repérage des fragilités ;
– soins de premier recours ;
– prévention aux âges clés de la vie.
Ces domaines correspondent exactement aux défis actuels de santé publique.
Prenons l’exemple de la fragilité chez les personnes âgées. Aujourd’hui, beaucoup de situations sont détectées trop tard : dénutrition, isolement, troubles cognitifs débutants, risque de chute, épuisement des aidants. La consultation infirmière permet justement une évaluation clinique précoce et multidimensionnelle, au plus près du terrain et du domicile.
Même logique pour la santé mentale, les addictions, l’observance thérapeutique ou les maladies chroniques.Prévenir coûte moins cher que réparer. Mais surtout : prévenir évite des souffrances humaines évitables.
Une expertise déjà présente sur le terrain
L’autre force de cet avis est de rappeler une réalité souvent oubliée : les consultations infirmières existent déjà partout. Dans les hôpitaux. En santé scolaire. En santé au travail. En plaies et cicatrisation. En oncologie. En douleur chronique. En psychiatrie. Dans les structures municipales. Dans les associations. En préhospitalier. Dans les protocoles de coopération.
Il s’agit de reconnaître, sécuriser et organiser ce qui fonctionne déjà.
Le CNPI souligne d’ailleurs que de nombreux protocoles de coopération intègrent déjà des processus complets de consultation infirmière.
Cette réalité est importante politiquement. Car elle démontre que la profession infirmière dispose déjà des compétences, des modèles organisationnels et de l’expérience clinique nécessaires.
Le problème n’est donc plus celui de la faisabilité. Le problème devient celui de la volonté politique.
Le risque : reconnaître sans réellement déployer
L’histoire récente du système de santé montre qu’une reconnaissance juridique ne suffit pas toujours.
Sans moyens. Sans organisation. Sans cadre opérationnel clair. Sans financements adaptés. Sans accès direct réellement accessible. Sans textes réglementaires cohérents. Une réforme peut rester largement symbolique.
Le CNPI alerte implicitement sur ce risque lorsqu’il demande que la consultation infirmière ne soit pas limitée au seul exercice coordonné. C’est un enjeu fondamental. Car conditionner systématiquement la consultation infirmière à certaines structures reviendrait à limiter fortement son impact territorial, notamment dans les zones sous-dotées où les besoins sont les plus importants.
L’objectif doit être clair : permettre aux patients et aux personnes soignées d’accéder plus rapidement à une réponse soignante de proximité, quel que soit leur lieu de vie et le lieu d’exercice infirmier.
Une transformation culturelle du système de soins
Au fond, cet avis du CNPI pose une question beaucoup plus large que celle des compétences infirmières. Il interroge notre modèle de santé.
Acceptons-nous enfin de construire un système réellement fondé sur la complémentarité des compétences ?
Acceptons-nous de reconnaître que la qualité des soins ne dépend pas uniquement de l’acte médical, mais aussi de la prévention, de l’accompagnement, de l’éducation, de la coordination et de la relation clinique ?
Acceptons-nous de sortir d’une logique centrée sur les structures pour aller vers une logique centrée sur les besoins des personnes ?
La consultation infirmière porte cette transformation. Elle ne remplace personne. Elle ajoute une réponse là où les patients et les usagers attendent souvent seuls, trop longtemps, avec des besoins insuffisamment pris en compte, entraînant des surcoûts indus à moyen terme.
Les 640.000 infirmières généralistes représentent la première profession de santé en France. Elles sont présentes dans tous les territoires, à tous les âges de la vie, dans tous les parcours de soins. Leur consultation clinique ne peut plus rester une activité tolérée mais inégalement reconnue.
L’avis du CNPI apporte aujourd’hui une base scientifique, clinique et organisationnelle solide pour structurer ce déploiement.

